La place du [i]stilus[/i] dans la rhétorique

Démarré par Mary de France, Nov 10, 2024, 05:07 AM

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Mary de France

Hier, en préparant mes élèves de première à la disserter sur Manon Lescaut, j'ai compris, ce me semble, une affaire importante concernant notre façon de transmettre l'art rhétorique.
Je leur demandais de rédiger un petit paragraphe qui disait l'intérêt a priori de tel passage que je leur faisais apprendre par cœur. Je leur ai donné des billes, leur ai donné le contenu : en fait un exemple oral de ce paragraphe, et même les notes que j'avais prises moi-même. En somme, le travail de recherche des idées, d'inventiō, était déjà fait, et nous passions à la mise en mots, à l'ēlocūtiō — sans trop avoir besoin de réfléchir à la dispositiō.
Une élève a lu son travail. C'était une bonne élève ; je n'ai pas eu à reprendre la syntaxe ou le vocabulaire. L'essentiel de la remarque était là ; mais elle était aplatie, de sorte qu'elle tournait à la paraphrase psychologisante. On ne comprenait pas pourquoi la fierté de Grieux qui apparaissait dans le passage était intéressante. Donc nous avons "discuté" de ce qui rendait cette fierté intéressante, et je leur ai indiqué que bien souvent, ce qui est intéressant, c'est ce qui est étonnant, c'est ce qui va au-delà de ce qu'on attend, ce qu'on trouve au-delà de la première lecture superficielle. Je leur ai donc proposé d'ajouter qu'à première vue, Grieux était seulement un peu consolé de sa tristesse... mais que si on y regardait de plus près on pouvait observer une certaine fierté, assez indécente. En somme, nous sommes revenus sur l'inventiō.
Je n'ai pas ramassé les copies. Si je l'avais fait, j'aurais dû choisir entre Charybde et Scylla. Charybde eût été de tenter de commenter le fond de chacune des copies, sans aucun doute très imparfait, en étant sans douté obligé de survaloriser des propos souvent très plats, mais surtout de négliger la forme : orthographe, syntaxe, vocabulaire... Scylla eût été de hérisser les copies de remarques de forme, rendant mon retour tout à fait inaudible.
Corriger l'ēlocūtiō écrite sans l'avoir préparée très précisément à l'oral, en travaillant à l'oral articulation entre mise en mots et réflexion. Ne pas se précipiter sur le ramassage de copies, qui conduit soit à persécuter les élèves, en les accablant des défauts de leur travail, soit à les illusionner excessivement, en les encourageant à continuer dans la voie du vague, du creux et du charabia.